18 feb

Stéfanie Prezioso, IL N'EST PAS POSSIBLE DE COMPRENDRE LE PASSÉ SANS RECOURIR AU PRÉSENT

 IL N'EST PAS POSSIBLE DE COMPRENDRE LE PASSÉ SANS RECOURIR AU PRÉSENT

Entretien avec Stéfanie Prezioso[1]

 

Maja Solar: En tant qu'historienne vous traitez principalement de sujets historiques « politiquement sensibles », prenant souvent en compte une perspective de classe (fascisme, anti-fascisme, totalitarisme, Histoire du mouvement ouvrier, immigration, exil politique …) Que pensez-vous de la relation entre Histoire et politique / idéologie ? Pensez-vous qu'une position de « neutralité axiologique » soit possible dans la science historique ? Chaque interprétation historique n'implique-t-elle pas nécessairement une prise de position particulière (idéologique, politique…) ?

Stéfanie Prezioso: A mon sens, une position de « neutralité axiologique » n’a pas de sens dans la science historique. Comme vous le savez, l’historien ne se contente pas de dire des « faits » mais vise à les interpréter, à leur donner sens, à partir de là il ne peut plus être « axiologiquement neutre ». Il me semble que ce statement a plus que jamais besoin d’être réitéré, face à celles et ceux qui ont patiemment construit, pour le dire avec l’historien italien Gabriele Turi, « l’hégémonie culturelle de la droite », en la fondant tout au long des années 1980 et 1990 jusqu’au tournant du 21e siècle, sur la « négation » de l’existence même d’une « culture de droite distincte et spécifique ». Cette profession de foi d’une « neutralité revendiquée » a été relayée par les grands médias et elle apparaît aujourd’hui comme une évidence longtemps ignorée parce que frappée au coin du bon sens.

Mais poussons le raisonnement à l’absurde, même si cette « neutralité » existait quel intérêt aurait-elle ? N’imposerait-elle pas à « l’intellectuel » de s’extraire du monde dans lequel il vit et des débats dans lesquels, qu’il le veuille ou non, il est pris ? Comment alors pourrait-il comprendre le passé sans se pencher sur le présent, pour reprendre l’une des idées défendues par l’historien français Marc Bloch, résistant mort fusillé par les forces d’occupation allemandes en France ?  L’historien est inscrit dans la cité et dans son temps; l’histoire est donc toujours contemporaine comme l’écrivait Benedetto Croce. Cela implique concrètement que les questions éthico-culturelles qui sont posées à l’historien demeurent : celle de la recherche de la « vérité », fondée sur l’administration de la preuve mais aussi sur la conscience du temps qui sépare le temps présent de la recherche du passé de l’objet. Cela veut dire aussi que le positionnement éthique (son amour du métier si vous voulez) de l’historien doit le conduire à se remettre continuellement en discussion en prenant en compte non seulement la découverte de nouveaux documents mais aussi les « nouvelles » manières de les analyser en fonction de la pluralité des interprétations sur lesquels l’analyse du passé s’est fondée au cours du temps. C’est seulement en se fondant sur cette nécessité éthico-culturelle que les historiens critiques peuvent mener le combat de l’histoire au présent.

MS : L'un des sujets que vous avez spécifiquement traité est l'anti-fascisme en Italie. Comme dans d'autres pays à l'époque du fascisme historique, le mouvement anti-fasciste en Italie était hétérogène et comprenait des courants plus ou moins radicaux. Vos recherches abordent aussi les mouvements et partis antifascistes non-communistes, dont les représentants venaient d'horizons divers : des socialistes, des libéraux, des libéraux  socialistes, des libéraux radicaux … Dans l'article Antonio Gramsci, Piero Gobetti et les conseils d’usine de Turin : Une rencontre improbable ? vous traitez des relations entre Gramsci et le libéral révolutionnaire Gobetti dans le contexte de la période turbulente des conseils d'usine à Turin. Dans l'article The Anti-Fascist Revolution vous étudiez le mouvement anti-fasciste non-communiste Giustizia e Libertà (Justice et Liberté) et le parti libéral-socialiste Partito d’Azione (Parti de l'action). Vous avez remarqué que Palmiro Togliatti était un représentant du mouvement antifascisme allié qui se différenciait des courants révolutionnaires. Quel était le rôle du Parti communiste dans la Résistance en Italie?

SP : Mon intérêt pour les mouvements antifascistes italiens (en exil, en clandestinité ou durant la Résistance) remonte en fait à l’idée d’une urgence perçue de participer à la compréhension de l’antifascisme comme un mouvement inscrit dans son temps, porté par des hommes et des femmes provenant d’univers sociaux, culturels et politiques divers et quelque fois opposés ; au-delà d’une histoire des partis donc, une histoire des hommes et des femmes. Après m’être penchée sur le républicain italien Fernando Schiavetti, je me suis engagée dans une relecture du parcours de Carlo Rosselli ou du moins dans une analyse de ses écrits durant la bataille antifasciste. Mon angle d’attaque a souvent été biographique ; en effet c’est selon moi une entrée privilégiée pour mieux saisir les fissures, les déplacements, les brèches que recèle les trajectoires humaines, sans la compréhension desquelles il est difficile de saisir les processus historiques.

Le Parti communiste ou du moins ses militants n’ont pas été absents de mes domaines de recherche en fonction de leurs liens avec la constellation antifasciste au sens large et en particulier avec Giustizia e Libertà. Le mouvement de Carlo Rosselli est en effet durant le Ventennio le seul mouvement de la gauche non-communiste à organiser la lutte clandestine, ouvrant une concurrence directe avec celle qu’organise alors le Parti communiste. Durant les années 1930, Giustizia e Libertà incarne effectivement une alternative antifasciste plausible à l’antifascisme cominternien. Les débats souvent virulents entre les leaders de Giustizia e Libertà et ceux du Parti communiste par presse interposée sont ainsi particulièrement intéressants à suivre car ils posent les questions fondamentales des modalités et de l’horizon d’attente de la lutte antifasciste dans le contexte extrêmement mouvant et troubles de l’entre-deux-guerres et de la guerre.

Ainsi pour revenir à la question posée, le Parti communiste ou du moins ses instances dirigeantes à travers Palmiro Togliatti, jouent un rôle comparable à celui qu’ils avaient joué durant la guerre civile espagnole : celui d’une force qui bloque les velléités révolutionnaires, cherchant à éteindre le potentiel subversif de l’expérience résistante. La première étape de cette transformation de la ligne du PC est celle plus connue sous le nom de Svolta di Salerno, où Togliatti de retour dans la péninsule en mars 1944, annonce la nécessité de l’unité de toutes les forces antifascistes d’où qu’elles viennent (politiquement, idéologiquement), y compris donc avec la monarchie italienne qui porte pourtant une responsabilité écrasante dans l’accession du fascisme au pouvoir, en vue de la nécessité « impérieuse » de gagner la guerre. Il annonce ce faisant la volonté politique de reporter la question institutionnelle à une Assemblée constituante après la guerre. D’autres étapes seront ensuite suivies par le PC dans l’après-guerre : on peut citer l’inclusion dans la constitution italienne des Pactes du Latran et, last but not least, l’amnistie proclamée en 1946 par Palmiro Togliatti alors ministre de la justice. Ce changement de cap du PC qui s’intègre au jeu diplomatique et politique joué alors par l’URSS de Staline dans la recomposition de l’après-guerre, ne doit en revanche pas obscurcir le rôle fondamental des militants communistes durant la guerre civile, des militants qui soit dit en passant du moins pour une partie d’entre eux seront désagréablement surpris à l’annonce du changement de cap du PC.

 

MS : Dans les pays de l'ancien bloc socialiste prédominent aujourd'hui des interprétations révisionnistes de l'Histoire, des lois de « décommunisation » ont été adoptées, les monuments communistes sont démolis, les rues sont débaptisées, fascistes et collaborationnistes sont réhabilités … Tout cela s’inscrit dans une démarche de diabolisation du socialisme et du communisme. Quelle est la situation en Suisse ? Fascisme et anti-fascisme sont-ils des sujets étudiés dans le milieu universitaire? Dans votre texte Neutralité suisse et droit d’asile au temps du fascisme et de l’antisémitisme (1930-1939) vous montrez les ambivalences de cette politique de neutralité. Les autorités suisses des années 1930, conformément à la politique anticommuniste, étaient hostiles aux organisations anti-fascistes (les conditions d’octroi du droit d'asile pour les antifascistes italiens étaient restrictives). Certains membres du gouvernement, mais aussi une bonne partie des élites suisses, maintenaient des relations « amicales » avec les régimes fascistes. Au vu de la politique restrictive à l'égard des réfugiés juifs, on peut parler d'un antisémitisme suisse pour cette période. De quelle manière interprète-t-on aujourd'hui en Suisse l'Histoire des mouvements antifascistes de cette époque ? Y a-t-il en Suisse aujourd'hui les groupes qui se réclament politiquement de l'anti-fascisme ?

SP : La recherche sur les mouvements antifascistes en Suisse me semble subir un coup d’arrêt après une période particulièrement intense, que je situerai dans les années 1990-2000, portées essentiellement par quelques chaires d’histoire contemporaine (notamment celle de Mauro Cerutti à Genève). A cela s’ajoute le fait qu’après la publication des volumes produits par la Commission d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale (dit Rapport Bergier), au début des années 2000, a pu se faire jour un certain essoufflement des recherches sur cette période, bien que des ouvrages importants portant sur l’antifascisme allemand en particulier ont été publiés ; mais je ne prétends pas connaître toutes les différentes études qui se mènent en Suisse en ce moment sur cette question…

Il existe ici des groupes Antifas, comme ailleurs dans le monde, qui se « réclament politiquement de l’antifascisme », le problème reste cependant ouvert de ce que l’antifascisme recouvre pour des mouvements finalement très divers : on en revient toujours à la question : « opposition à qui et à quoi ? Lutte contre qui et contre quoi ? », des questions simples et pourtant essentielles pour définir clairement ce contre quoi l’on se bat, et avancer ce pour quoi on lutte. Il n’en reste pas moins que la nécessité de la lutte antifasciste ou du moins de ses expressions politiques est ressentie de manière particulièrement urgente en Suisse face à la montée de l’extrême droite, non seulement dans son expression institutionnelle (Union démocratique du Centre, parti représenté au Conseil fédéral), mais aussi dans la constellation large de la droite radicale se réclamant ou non du fascisme.

 

MS: Il n'y a plus de nos jours de mouvements ni de régimes fascistes du même type que ceux qui ont marqué XXe siècle. Cependant, il existe différentes formes de fascisme ou de néo-fascisme. Comment voyez-vous les formes contemporaines de fascisation de la société?

SP : Il me semble important de commencer par dire qu’il faut être extrêmement prudent avec les analyses à chaud et la capacité prospective que nous avons à tirer des conclusions sur ces phénomènes politiques. Si l’étude des mouvements fascistes dans les années 1920 et 1930 et de ceux et celles qui les ont contestés, qui ont résisté et qui les ont combattus, m’a appris quelque chose c’est précisément la prudence non seulement face à la caractérisation de phénomène politique les plus divers mais aussi et du même coup face aux luttes que nous sommes censés mener. Le mot Fascisme est sur toutes les lèvres aujourd’hui ; il est bien souvent brandi comme une injonction à agir face à l’ascension (ir)résistible de l’extrême droite en Europe, et aux échos toujours plus large que semble rencontrer sa grammaire politique en Occident. Pourtant je ne cesse de me demander si le mot aide vraiment à comprendre la chose ? Ne vise-t-il pas plutôt à faire l’économie de l’analyse d’une conjoncture inédite, où les deux blocs qui se partag(ai)ent la majorité des suffrages, les sociaux-libéraux et les conservateurs, perdent pied dans l’opinion, sans qu’une alternative émancipatrice crédible ne pointe à l’horizon.

Les droites radicales sont aujourd’hui en tension entre l’héritage fasciste et la volonté de s’ancrer dans le présent. Cette nouvelle extrême droite européenne « défascisée » s’inscrit franchement dans le 21e siècle ; nationaliste ou parfois régionaliste, elle se veut résolument moderne, certains la définissent même hypster, prônant la « dérégulation économique », elle soutient la propriété privée, elle est résolument europhobe, exhalte le « peuple » et fonde son rapport au politique à l’exigence de « purifier » la scène politique par rapport à une « caste » politicienne définie comme « corrompue ». Elle prône la sortie de l’euro, dit lutter contre l’«islamisation!» de l’Occident au nom de la défense de la civilisation occidentale menacée par le « choc des civilisation », mais aussi au nom de la liberté et, dans certains cas, au nom du droit des femmes et même de celui des homosexuels, brouillant les frontières sensées les séparer des partis de droite ou de gauche institutionnels (Pim Fortuyn, assassiné en 2002, avait ouvert la voie au Pays Bas). Ses objectifs politiques communs se résument cependant essentiellement dans la destruction de l’Etat Providence, l’antimarxisme, le racisme violent et revendiqué en particulier contre les migrants, et parmi ceux-ci principalement contre les musulmans et les Roms, la défense de la société patriarcale, de l’impérialisme, la stigmatisation des plus pauvres, des « moins productifs », des minorités sexuelles et la domination des femmes. En ce sens, la droite radicale ne peut plus être dépeinte sous les oripeaux du passé néofasciste d’après-guerre, manière bien commode pour les partis de gouvernement de se dédouaner de politiques qui ont conduit les socialistes à « tuer la gauche» et la droite à intégrer toujours plus ouvertement la grammaire politique de l’extrême droite à leur discours et à leur pratique politique.

A côté de cette extrême droite là, subsistent des phénomènes que l’on peut ranger dans la catégorie du néo-fascisme, comme Casa Pound ou Forza Nuova en Italie. Ce sont des phénomènes qui bien sûr rappellent les heures les plus sombres de l’histoire du 20e siècle mais ils ne sont pas pour autant qu’une vague réminiscence nostalgique du passé et ancrent leurs revendications et leur présence dans l’Italie d’aujourd’hui. J’aurai tendance aussi à élargir le spectre de la réflexion sur les droites radicales en en cherchant les origines non dans les années 1930 mais bien dans les longues années 1980, et la « contre-révolution silencieuse » (Piero Ignazi) qui commence alors, en cherchant donc à en saisir les origines dans les crises économique, politique, sociale, culturelle et morale qui touchent nos sociétés postfordistes, atomisées et où le « ressentiment de classe » ne s’accompagne pas d’une conscience de classe (Wendy Brown).

 

MS: Le neuvième numéro de notre revue pour les praxis théoriques Stvar sera en partie consacré au centenaire de la Révolution d'Octobre. Quels livres d'Histoire sur cet événement important recommanderiez-vous à nos lecteurs ?

SP : Le foisonnement autour d’Octobre en librairie et ailleurs est assez intéressant à analyser et même assez encourageant. Ces derniers jours, j’ai tenté de suivre le flot continu des sorties annoncées pour Octobre et cela s’avère peine perdue. Pensons, aux livres de S. Zizek Lenin 2017, à l’ouvrage de Tariq Ali, The Dilemas of Lenin, à celui d’Angelo d’Orsi pour les italophones (1917 : l’anno della rivoluzione), au roman annoncé de China Miéville etc. Difficile de faire un tri, la moisson sera on l’espère fructueuse. Pour un overview qui va au-delà de ces quelques derniers mois, j’aurais tendance à vous renvoyer à l’article que Sebastian Budgen consacre précisément à l’historiographie de la Révolution d’Octobre dans la très bonne revue en ligne Période. Bien sûr il faut lire et relire les classiques Léon Trotski, mais aussi les historiens quelques fois un peu datés en termes de sources mais qui restent important comme Pierre Broué ou Marc Ferro. Et puis citons aussi dans le désordre Moshe Lewin, Lars Lih, Jean-Jacques Marie, Arno Mayer, Alexander Rabinowtizch, John Reed etc. : des auteurs différents qui ont apporté des éléments essentiels à la compréhension de la Révolution d’Octobre, des processus révolutionnaires qui prennent pied dès le début de l’année 1917 et de leurs suites.

 


[1] Stéfanie Prezioso est professeure associée à l’Institut d’études politiques, historiques et internationales de l’université de Lausanne. Elle enseigne l'histoire politique et sociale de l'Europe au XXe siècle et l’histoire internationale contemporaine. 

 

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